Technopol Mix 126 | Talita Otović
Talita Otović est une artiste, DJ et productrice basée en banlieue parisienne et membre du label Explity Music. Amatrice de side quests qu’elle refuse rarement, elle itinère entre lives, DJ sets, installations, performances et autre manipulation d’artefacts fréquentiels.
Ses apparitions proposent une véritable esthétique sonore, à la fois virulente et émotive, alimentée par l’énergie du hardcore, son penchant pour les bandes originales de jeux vidéo ou des genres moins connus comme la turbo folk. Elle développe des sets et performances comme des espaces d’exploration, où textures brutes, fragments mélodiques et références culturelles cohabitent sans hiérarchie.
Entre approche instinctive et sens du détail, son travail évolue dans un espace hybride, entre scène club et expérimentale. Une trajectoire qui privilégie les détours, les esthétiques incisives et les formes sonores singulières, où narration et tension émotionnelle guident chaque performance.
Peux-tu nous parler de tes premières rencontres avec la musique, et de la façon dont la musique électronique s’y est immiscée ?
Le premier cadeau que j’ai demandé pour un de mes anniversaires, c’était un poste à cassettes. Je l’ai emmené à la garderie, ma mère m’a mis des talons beaucoup trop hauts pour mon âge et j’ai passé de la musique à mes amis pour ma fête d’anniversaire. Ce premier objet a peut-être joué un rôle déterminant pour la suite.
Avec mes parents, on écoutait beaucoup de musique yougoslave en voiture. Il y avait quelques mélomanes incompris dans ma famille : meneurs de kolo, chanteurs folkloriques, claviéristes de mariages traditionnels et autres cousins qui faisaient des collages de mixtapes sur cassettes. Pour autant, dans le milieu d’où je viens, la musique était aussi peu prise au sérieux qu’omniprésente. Je me rappelle voir un cousin éloigné qui revenait de ses prestations de mariage, et on sous-entendait toujours qu’il ferait mieux de trouver un vrai travail. Moi, je me rappelle le regarder avec beaucoup de douceur et ne pas comprendre pourquoi son métier était considéré comme un sous-métier. J’ai compris un peu plus tard et j’ai gardé mon rapport à la musique très secret.
Je bricolais dans mon coin, j’avais toujours mon petit MP3 avec des musiques qui avaient passé la nuit à télécharger illégalement sur torrent. Un peu plus tard, à la fin de mes études, j’ai découvert Logic Pro et les musiques de plus en plus maximalistes qui m’entouraient. Je produisais dans ma chambre et je mixais de manière informelle pour qui voulait bien m’entendre. Ensuite, ça a été autant de side jobs, de galères et d’aller-retour avant de trouver un tout petit peu de stabilité dans le fait de faire de la musique. C’est arrivé très récemment, et ça me met en joie tout autant que ça m’épuise, mais en tout cas, ça me passionne.
Tu es membre du label Explity, est-ce que tu peux nous en dire plus ? Que penses-tu de la nouvelle scène électronique qui apparaît aujourd’hui ?
Dans les endroits que je fréquentais à l’époque, il y avait peu de personnes qui produisaient du hardcore et des musiques assez maximalistes, et encore moins de modèles auxquels je pouvais m’identifier. En termes de diversité et de représentation, la scène a fait un petit bout de chemin depuis, même s’il en reste encore un très gros à parcourir. Quand Explity a commencé, KimberlaID et Karlfroye m’ont contactée pour leur premier V/A « The World Blurs ». J’avais décroché ma première résidence et je venais d’installer deux-trois trucs dans mon tout premier studio. On s’est découvertes autour de notre passion commune pour le hardcore. J’ai rejoint le label et, depuis, ce collectif est un peu comme ma maison magique.
La musique, c’est toujours une quête assez solitaire quand on en fait son activité principale, même si ça donne l’image inverse. Alors être entourée, ça met le baume au cœur nécessaire pour avancer.
L’objectif d’Explity, c’est plus de reconnaissance pour nos sœurs, nos camarades et nos nerds en devenir. Chaque release et chaque soirée, c’est une petite victoire. Il y a eu des initiatives avant nous, et il y en a plein de nouvelles qui fleurissent aujourd’hui. Je suis très fière qu’on fasse partie de ce mouvement commun, qu’on porte le flambeau ensemble et qu’on découvre progressivement qu’il se transmettra.
La génération qui arrive a grandi dans le chaos : elle veut la justice, le respect, l’équité et toutes les choses qu’on lui a confisquées en lui faisant croire que c’était normal de rester en marge perpétuellement. On les rejoint et on les soutient car il y a encore du boulot!
Pourrais-tu nous parler du contexte dans lequel tu as enregistré ce podcast ? Y avait-il des émotions spécifiques que tu voulais transmettre dans ta sélection ?
Ça fait longtemps que je n’avais pas enregistré de podcast. J’étais affairée ces derniers mois à travailler sur mon nouveau live et à construire plein de projets culturels autour de la musique et de sa transmission à de jeunes publics. Les beaux jours arrivent et je vois la lumière au bout du tunnel à nouveau. Comme à peu près tout le monde, il y a des morceaux d’ombre et de lumière qui me traversent, et j’essaie d’en faire le meilleur équilibre possible. Dans la vie comme sur scène, chacun de mes mixes représente cette dualité.
Le podcast commence par un edit de HDMIRROR qui a bientôt 10 ans, c’est une sorte de prière dans le chaos :
Dear Father,
please send us peace, love, unity, and respect for the year 2017.
May all our dreams come true.
May we find the strength to step into the unknown and bring back great gifts for the world.
Reality is not enough—help us transcend rigid belief systems and replace them with enlightenment.
Help us endure the struggle between order and chaos.
L’intro est à l’image de la suite du mix : il y a beaucoup d’artistes dont j’aime particulièrement le travail et dont je me sens proche, que ce soit dans la nouvelle scène ou dans l’ancienne. De manière générale, ce sont des morceaux qui ne sont pas si “droits” et qui vont dans tous les sens. C’est un collage assez aventureux, aussi agressif qu’hypersensible. Il donne toujours un peu de chaos avant de donner de l’harmonie. On y retrouve des sons techno et tekno, de la shota albanaise, PNL, des légendes du hardcore et des futures sorties d’Explity. J’arrête ma liste là, car elle est assez longue, mais j’espère que vous y trouverez votre bonheur.
Qu’est-ce qui te séduit dans l’approche de la performance et de la scène ?
La scène, pour moi, c’est la réalisation de plein de moments d’introversion et d’introspection. C’est toujours un moment précieux, mais aussi très radical. Je passe de journées monacales en studio à trois trains, 56 nouvelles personnes à rencontrer et un public qui est là pour en découdre avec le dancefloor. Ça nécessite beaucoup de stabilité émotionnelle de recevoir tout ça en même temps, mais c’est aussi un moteur. Je garde ces émotions très fortes près de moi et ça me donne l’énergie de produire. Entre les déplacements permanents et les nouvelles rencontres, on a le temps de se poser beaucoup de questions (peut-être trop) sur ce qui nous entoure et sur la manière dont on veut utiliser le temps dont on dispose. Gamberge.
Quels sont tes projets à venir ? Comment souhaites-tu évoluer dans les années à venir ? Y a-t-il un nouveau moyen d’expression artistique que tu aimerais utiliser ?
Tout d’abord, faire tourner le nouveau live que je viens de finir et avoir le temps d’apprendre encore et encore. Il y a tellement de choses qui me fascinent dans le son : j’ai envie d’apprendre à construire des caissons, savoir comment on fait un mastering de A à Z et créer plus d’installations à activer dans des endroits autres que des clubs.
Je bricole pas mal de dispositifs sonores et audiovisuels. Certains ont été exposés, mais c’est encore un versant assez caché de mon travail. J’aimerais avoir un peu plus de temps pour que ces pratiques vivent aussi.
Mais comme on dit souvent : l’empressement est l’œuvre du Diable. Alors j’essaie d’apprendre à ne pas courir tous les lièvres.
Il y a une expression yougoslave qui dit « Požuri polako », qui veut dire « presse-toi doucement ». Alors je vais tâcher de me presser doucement et de laisser venir les choses comme elles doivent arriver.