Astropolis : 30 ans de fête, d’engagement et de rencontres

Astropolis, c’est 30 ans de fête, de rencontres et d’engagement, ce qui constitue le plus ancien festival de musique électronique français encore en activité. Cette année, en plus de fêter leur anniversaire, c’est l’occasion de célébrer leur force de résonance et d’ancrage culturel sur la scène. Pour mieux comprendre cet enracinement dans la scène électronique, nous avons interviewé Gildas Rioualen, co-fondateur du festival.

 

Pour commencer, on aimerait revenir sur les débuts d’Astropolis. À quoi ressemblait la première édition ? Quelles étaient vos motivations lors de la création du festival ?

22 juillet 1995, Astropolis naît dans un champ du Nord Finistère à Kernouës. Nous étions une bande de copains, amoureux de musique et de fête. Passionnés d’indie Pop, de Bernard Lenoir sur Inter, on organisait déjà des concerts. On nous appelait les Sonics, un nom inspiré des Sonic Youth, de Sonic Boom et du Sonic Ep, le UR002. C’est en 1992 qu’on prend notre gifle à la Rave Ô Trans à Rennes en découvrant le live d’Underground Resistance. On se met aussitôt à organiser des raves. La première édition était clandestine. À l’époque, pas de téléphone portable ni d’internet.

C’est mon numéro de téléphone qu’on trouve sur les flyers. Mon répondeur à cassette chauffait tous les week-ends. La rave doit normalement avoir lieu dans un vieux corps de ferme mais nous sommes surveillés par la gendarmerie qui trouve le lieu quinze jours avant la fête. En mai, Charles Pasqua avait dégainé sa fameuse circulaire « Les soirées rave : des situations à hauts risques ». C’était le début de la répression. Heureusement, un copain nous propose au dernier moment un autre lieu : un champ agricole caché derrière un bosquet et qui peut accueillir trois chapiteaux, l’endroit idéal pour créer notre cité des étoiles. Le Marteau Parle pour le hardcore, Terre Magique pour la techno et Lune pour l’ambient et la deep. Ce soir-là, les ravers rejoignent d’abord un premier point de rendez-vous donné par l’infoline, qui leur permet de recevoir de nouvelles informations pour atteindre ensuite le site d’Astropolis. La gendarmerie pensant trouver la rave au premier point met en place un énorme dispositif pour interdire la fête, et le temps d’appeler leurs collègues pour agir sur l’autre territoire où a lieu Astropolis, on peut ouvrir les portes sans le moindre gyrophare.

Le jeu du chat et de la souris. La fête démarre par une visite surprise du conseil municipal de la commune, qui a entendu les balances durant l’après-midi et curieux, s’est réuni pour venir. On finit par boire des verres avec eux au bar. On était fiers cette nuit là de recevoir Liza N’Eliaz, Acid Kirk, Tim Taylor, Laurent Hô, Manu le Malin sur nos systèmes Turbo Sound gérés de main de maître par notre ami Jérôme. Le rêve se termine à 8h du matin quand le propriétaire du champ coupe brutalement le groupe électrogène, nous accusant d’avoir tué une de ses juments, qui se serait empalée sur une clôture à cause des BPM. On ne verra jamais la preuve de ce drame, mais la culpabilité plombe l’euphorie de la nuit passée. Dans la foulée, les gendarmes embarqueront Cyril, le président de l’association que nous avions créée trois jours avant la fête pour brouiller les pistes. Nous passerons plus tard devant le tribunal. Verdict : une amende pour tapage nocturne et non déclaration à la Sacem. Finalement, rien de méchant pour nous démotiver.

 

Vous fêtez votre 30ème bougie cette année. Selon toi, quelles ont été les éditions les plus marquantes ? Et comment le festival a-t-il évolué depuis sa création ?

Ces 30 dernières années sont passées tellement vite. Aussitôt que nous avons décidé de militer pour la reconnaissance de cette musique en tant que culture, les 10 premières années et certainement les plus difficiles se sont écoulées à vitesse grand V. Je n’aime pas trop la notion du temps. Je n’aime pas me projeter trop loin. On dit souvent que le temps n’existe plus lorsqu’on part en rave. La seconde édition d’Astropolis en 1996 fut un combat bien compliqué contre le Ministère de l’Intérieur. Alors que nous avions programmé un line up de dingue (Jeff Mills, Laurent Garnier, Steve Bicknell, Fumiya Tanaka, Manu Le Malin, Dj Hell…) grâce à Frédéric Djaaleb, nous vivions dans un pays qui ne voulait pas de techno. Il aura fallu faire appel au syndicat des producteurs de spectacle, faire du chantage médiatique et une belle partie de bras de fer qui nous a permis d’être cet été là, la seule rave officielle maintenue en France. Astropolis arrive au Château de Keriolet à Concarneau en 1997 et y réside quatre années. Son propriétaire Christophe Lévêque, amoureux de fête avec qui nous avons sympathisé lors de plusieurs afters organisés chez lui, nous prête les clés de son château, nous demandant de rendre les gens heureux à condition de restituer sa propriété dans le même état que lorsque qu’il nous l’a prêté. Comment refuser une si belle proposition ? Nous pouvons reconstruire notre cité des étoiles avec 4 scènes, puis 5 puis 6. Toute la scène de Detroit passera par Keriolet, le premier live de Chain Réaction, les débuts du label Perlon, le premier live de Laurent Garnier en France, le premier live de Robert Hood et tous les artistes qui nous faisaient kiffer à l’époque : Richie Hawtin, Acid Junkies, PCP, Dj Funk, Lenny Dee, Acid Kirk, Neil Landstrumm, Thomas Bangalter, Tikiman, Beroshima, Elisa Do Brasil, Andrew Weatherhall, Thomas Brinkmann… on créera la scène hardcore Mekanik avec Manu (le Malin) qui la programmera ensuite chaque année en concertation avec nous. 2001, Astropolis débarque à Brest et c’est une année test. Après plusieurs mois de recherches, on découvre le Manoir de Keroual. Il était temps de quitter le château de Keriolet pour des raisons sécuritaires et aussi parce que 4 éditions d’Astropolis dans ce lieu fragile l’endommageaient progressivement. On essaie de mélanger la pop, le rock et l’électro mais ça plait moyennement aux ravers. Pourtant nous étions fiers de cette édition 2001, on accueillait le groupe de Alan Vega et Martin Vega : Suicide, Phoenix, Carl Cox, Schneider TM, le premier live de Miss Kittin et The Hacker en France, Jeff Mills (encore une fois mais c’est un dieu), John Aquaviva, Luke Slater, T1000, Bloody Fist, Watcha, Nostromo… 2005 sera aussi une sacrée édition. Après plus de 10 années à convaincre le collectif Underground Resistance de venir jouer à Astropolis, ils acceptent enfin. Mad Mike et son gang seront sur notre line up. Ils nous auront fait aimer cette musique et nous auront convaincu par leur militantisme et on les accueille enfin. Le stress. Leurs apparitions étaient très rares à l’époque. Sûrement en manque d’adrénaline, on propose aussi aux Béruriers Noirs de venir compléter notre line up sous le pseudo Kamouflage pour ne pas motiver tous les punks de l’hexagone à se joindre à la rave. Ce qui nous faisait kiffer en réunissant les Béru et UR sur notre line up, c’est que ces deux identités rassemblent beaucoup de valeurs que nous partageons. C’est à la fois politique et aussi à l’origine de notre culture. D’ailleurs, cela ne serait pas un mal si les Béru se reformaient avec l’année politique qui nous attend. Certains morceaux comme « Porcherie » sont plus que jamais toujours d’actualité. Il y a encore tellement d’éditions qui m’ont marquées que je pourrai écrire un bouquin.

 

Pouvez-vous nous parler de cette édition anniversaire ? Qu’avez-vous prévu ? Quelles sont les nouvelles scènes et nouveaux formats que vous avez imaginé ?

Pour ces 30 ans, on s’est dit que c’était quand même dommage de ne pas profiter du Manoir de Keroual à la lumière du jour. Le site est magnifique avec son parc, ses vieilles pierres et ses arbres centenaires. On a donc décidé de bousculer un peu nos habitudes : les portes ouvriront à 18h au lieu de 22h, pour une fin à 7h du mat’. 13h de fête. On fait un tour complet du cadran. On a aussi repensé le site avec une nouvelle scène, le Dub Corner et on invite le légendaire Sinai Sound System pour sonoriser la scène et il y a également le collectif O.B.F avec Charlie P. On est super fiers d’aligner ces deux sounds qui sont parmi les plus convoités d’Europe. La bass music aura aussi une place de choix avec des artistes comme Darwin et bien entendu notre reine Elisa Do Brasil qui est impatiente de clôturer la scène. Nos scènes historiques Mekanik et Astrofloor vont aussi évoluer avec pas mal de changements de scénographie et de configuration.

Le jeudi soir, on lance le festival avec un open air gratuit au pied des Ateliers des Capucins, qui fêtent leurs 10 ans. C’est tout un symbole de recevoir Mad Mike pour l’ouverture de cette 30ème édition. Il sera accompagné de Carl Craig pour l’occasion. J’imagine déjà ce coucher de soleil sur la rade de Brest sur les notes du fameux Jaguar ou du UR003 The Final Frontier. Pour la programmation globale, on a voulu que ces 30 ans célèbrent à la fois les pionniers, la famille, les artistes qui ont marqué l’histoire du festival. Bien entendu il en manque comme par exemple Jeff Mills qui fait aussi partie de nos fondations et qu’on aurait pu trouver sur le line up. On retrouvera Laurent Garnier qui jouera aussi en b2b avec Miley Serious. Pas de clôture cette fois-ci, il ouvrira la Cour pour un set évolutif bien différent de ce qu’il peut faire en milieu de nuit ou au petit matin. Je m’attends à une sélection rigoureusement travaillée. J’ai trop hâte de vivre ce moment. La dernière fois qu’il avait joué dans la Cour, c’était pour les 10 ans du festival où il avait enchaîné 10h de set. 10 ans, 10h. On n’avait pas fait compliqué :). Mais on retrouvera aussi Nathan Fake, Jennifer Cardini b2b Mor Elian, Lenny Dee, Eris Drew & Octo Octa, Manu, Call Super, Kilbourne, Cassie Raptor ou Perc – mais aussi la relève comme LESSSS, Chlär, Flo Massé ou Laze.

 

Vous avez, depuis toujours, eu à cœur de proposer une grande diversité de projets musicaux, allant d’artistes émergent·es à plus confirmé·es et sur des esthétiques très diverses. Comment se font vos choix de programmation et comment ont-ils évolué avec le temps ? Quels critères doivent entrer en compte aujourd’hui et quelles valeurs mettez-vous en avant ?

La règle est tout d’abord d’être toujours fier de sa programmation. C’est un métier destiné à des passionnés. Il doit le rester. Astropolis a toujours revendiqué la diversité. Les festivals proposant le même style musical sur chaque scène ne nous a jamais excités. Proposer plusieurs styles musicaux, c’est aussi rassembler un public qui ne se ressemble pas forcément. C’est aussi un moyen de motiver la curiosité, de faire des découvertes, des rencontres. Nous avons toujours mélangé dans nos programmations des pionniers, des coups de cœur, des artistes émergents durant l’année écoulée. Plus de 50% de notre programmation sont aussi des artistes bretons ou du grand ouest. Nous gardons ce cap et nous évoluons avec la musique, avec les générations. Il y a souvent du débat au sein du bureau quand certaines tendances débarquent ou qu’avec les écarts entre générations, certains artistes parlent plus à certains qu’aux autres. Nous ne courons pas derrière les grosses têtes d’affiche. Nous préférons proposer une programmation qui nous ressemble et répartie sur plusieurs scènes. La plus grosse peut recevoir 2500 personnes et la plus petite environ 1000 personnes.

 

Avec les années, l’activité d’Astropolis s’est largement développée. En plus de l’organisation du festival, vous êtes également une agence de booking de management, vous avez aussi lancé le tremplin DÔME qui est également un label aujourd’hui. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette démarche d’accompagnement et de valorisation de la scène locale ? Que voulez-vous défendre à travers ces projets ?

Et il y a aussi le jeune label MKNK. Un clin d’œil à notre scène Mékanik. On a créé ce label avec Manu (le Malin) dans le but de promouvoir de jeunes artistes de l’ombre et aussi les artistes que Manu a l’habitude de jouer dans ses sets. L’accompagnement d’artistes de la pratique amateur à la pratique professionnelle est venu naturellement. Lorsque l’on prend du recul, on s’aperçoit qu’il y a très peu de structures qui permettent à de jeunes artistes motivés (en musique électronique) d’être accompagnés pour leur permettre de vivre de leur passion. Aujourd’hui, la plupart des dj’s doivent être compositeur·rices pour créer leur identité. Des milliers de morceaux sortent chaque semaine. Les algorithmes dominent. C’est une véritable jungle. Il n’y a plus de règles et l’industrialisation de la musique électronique se développe pour enrichir les grosses structures qui ne courent qu’après les dollars en se foutant parfois royalement des valeurs de notre culture ou de la qualité de la musique. Alors oui ! Il faut défendre la pratique amateur. Il faut accompagner les artistes de demain, protéger l’underground et si ces artistes font parti de la scène locale, c’est encore mieux ! Nous reçevons pas loin de 250 démos pour notre tremplin DÔME chaque année. Le niveau est très bon. Les choix sont toujours difficiles. On fait ce qu’on peut avec nos moyens – Pour le meilleur et pour le pire – comme je dis souvent aux artistes qui nous rejoignent.

 

Entre la baisse de subventions et la hausse généralisée des coûts, un nombre croissant d’événements peinent à maintenir un équilibre budgétaire. Le bilan provisoire du Centre National de la Musique (CNM) sur la saison 2024 montrait que malgré des taux de remplissage dépassant les 90 %, de nombreux festivals restaient déficitaires. Une menace économique qui pèse donc fortement sur le modèle d’indépendance qui fait aujourd’hui face à une forte concentration notamment dans le secteur de la musique live (plus de 150 des plus grands festivals en Europe sont liés à seulement 4 grands groupes).
À cela s’ajoute tout un tas d’autres enjeux : la transition environnementale, la représentation des personnes minorisées, les violences sexistes, sexuelles et/ou discriminatoires…
Comment répondre à ces défis ? Quel est votre secret de longévité ?

Il faut rester optimiste et se battre pour garder son indépendance, sa liberté, défendre son identité. La culture doit rester un espace de liberté. Oui en effet, la situation est très compliquée aujourd’hui pour les festivals de taille moyenne comme Astropolis. Le comportement du public évolue également. Nous fêtons cette année nos 30 ans. Je suis hyper fier que ce projet – créé par une bande de copains passionnés de fête et de musique – ait su se développer au fil du temps mais notre schéma économique reste très fragile. Même si nous sommes accompagnés par la Ville de Brest, le Conseil Départemental, le Conseil Régional, le CNM, la DRAC, la SACEM… Nous restons une structure très fragile avec 7 salariés et des bénévoles. Cette fragilité est autant économique que politique : entre la crise du secteur et le retour d’une répression idéologique que l’on voit par exemple avec le projet de loi Ripost contre les free parties, on revient dans la même logique répressive qu’en 1995. Il va falloir se battre et se faire entendre. On a la chance de pouvoir fêter nos 30 ans quand on voit d’autres structures indépendantes autour de nous mettre la clé sous la porte. Et je ne parle pas de l’année électorale qui nous attend. Oui, il va falloir se battre !

Nous sommes toujours à fond pour nous donner les moyens de pouvoir continuer l’aventure et aussi défendre nos valeurs par le biais d’actions culturelles, d’adhésions ou de création de réseaux professionnels / de collectifs. Progressivement, nous avons développé nos activités (co-construction et multiplication de projets avec l’écosystème culturel local, actions culturelles à destination de tous les publics : auprès des scolaires, des personnes en situation de handicap, des seniors, des publics isolés… Maison d’édition pour protéger les morceaux des artistes et récupérer leurs droits SACEM, agence de booking, accompagnement artistique, organisation de soirées en club tout au long de l’année…) et nous avons aussi créé une édition hivernale.
Nous sommes très sensibles face aux enjeux comme la transition environnementale, la représentation des personnes minorisées, les VSS… En 2005, nous avons créé avec 5 autres festivals bretons le Collectif des Festivals pour le développement durable et solidaire en Bretagne. Nous avons rédigé une charte partageant des objectifs et reprenant l’Agenda 21 local. Aujourd’hui ce collectif regroupe plus de 30 festivals signataires, 5 salariés, un conseil d’administration composé de 15 festivals bretons et un bureau de 5 co-présidents. Nous avons également participé à la création de la mission Stourm pour lutter contre le sexisme dans les musiques actuelles en Bretagne. Il est essentiel aujourd’hui de se fédérer, de créer du lien et des réseaux pour pouvoir faire face à tous ces enjeux. Nous travaillons étroitement avec des associations comme Nous Toutes, HF Bretagne, Orange Bleue.

 

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